50. En général, à l’instar du blâme, toutes les règles morales que l’on se donne ne servent qu’à mettre du poids sur certains besoins au détriment de d’autres.

La moralité n’est donc pas nécessairement liée à la possibilité de la liberté. L’argument que je viens de déployer ne devrait pas surprendre ceux qui ont réfléchi à l’apprentissage de la moralité. En effet, quel est le but des règles que nous donnons à nos enfants? Leur permettre de vivre le mieux possible. C’est pour cela qu’on leur interdit de jouer près des escaliers; c’est encore pour cela qu’on les oblige à manger leurs légumes; etc. Or, comment vit-on le mieux possible? Je l’ai déjà dit (no.31), selon moi c’est en satisfaisant nos besoins innés. Les règles que l’on donne à nos enfants ont donc pour but de les aider à satisfaire leurs propres besoins. Pourquoi les enfants ont-ils besoin d’être aidés de la sorte? Parce que, souvent, la hiérarchie spontanée de leurs besoins n’est pas idéale pour maximiser leur propre bonheur. Le rôle des règles est alors de modifier la force de leurs émotions afin de les encourager à satisfaire des besoins moins forts. Cela se produit surtout grâce à la peur de la conséquence qui suit le non-respect de la règle. Examinons quelques exemples de ce phénomène.

D’abord, le besoin de curiosité est parfois trop fort. En effet, les enfants ont un besoin de curiosité qui demande constamment à être comblé mais, parfois, il est préférable de ne pas les laisser assouvir ce besoin. Par exemple, c’est ce qui se produit lorsqu’un enfant est fasciné par l’incandescence d’un rond de poêle: sa curiosité le mène à vouloir y toucher mais il est préférable de ne pas le laisser y toucher. La règle vise donc d’abord à fournir de l’information qui a pour but de modifier le rapport de force entre les émotions de l’enfant de façon à l’amener à assurer sa propre sécurité. Si la simple énonciation de la règle ne suffit pas, le parent crie alors de faire attention et lui dit de ne pas toucher au four. Il est à noter que, de fait, ce type de blâme est une forme de punition. De fait, faire les gros yeux à un enfant peut être suffisant pour le faire pleurer. Pourquoi? Parce que cela est le signe qu’il y a un bris dans notre relation sociale. Or, nous avons besoin d’avoir de bonnes relations sociales. Par conséquent, l’enfant à qui nous faisons des gros yeux vit dès lors une expérience désagréable qui est vécue comme une punition. Le but de cette intervention est de faire en sorte que la peur de la punition de l’adulte soit plus forte que la curiosité du four afin que l’enfant ne touche pas au four. En résumé, la règle aide ici à satisfaire un besoin spontanément moins fort.

Ensuite, la plus grande part des règles morales vise à contrebalancer le fait que les besoins à court terme sont généralement plus forts que les besoins à long terme. Cette tendance s’observe surtout en lien avec les relations sociales. Ainsi, créer des habitudes de vie qui garantissent des relations sociales saines est un des buts les plus importants de la moralité. Or, il y a beaucoup de tendances qui risquent de mettre ces relations en péril. Par exemple, on peut voir cela dans l’apprentissage des bonnes manières. Ainsi, dans notre pays, une personne qui se décrotte le nez en public, qui mange la bouche ouverte, etc., risque d’être rejetée par les autres. Conséquemment, on apprend à nos enfants à ne pas faire ces actions. Nos règles visent donc à donner du poids à des besoins plus lointains afin de contrebalancer les besoins à court terme naturellement plus forts (comme celui de se faciliter la mastication en mangeant la bouche ouverte, par exemple).

On peut aussi voir la tendance à mettre nos relations en péril en observant les grands interdits moraux (violence, vol, mensonge, etc.). J’ai déjà donné un exemple de vol (no.30). Donnons maintenant un exemple de mensonge. Par exemple, un enfant pourrait apprendre qu’il est plus admiré lorsque les histoires qu’il raconte sont extravagantes. Il peut donc, de fil en aiguille, acquérir l’habitude de mentir afin d’enjoliver ses histoires, tout cela afin de se sentir plus apprécié. Cependant, une fois adulte, cela est un jeu dangereux. En effet, nous ressentons habituellement le mensonge comme une forme de trahison très blessante et nous avons tendance à fuir les personnes menteuses. L’individu qui est donc habitué de mentir risque donc de se retrouver dans une situation très pénible si ses mensonges ont pour effet de l’isoler de tout contact social. Pour éviter tout cela, nous donnons des règles à nos enfants. Ces règles viennent changer la priorité de leurs besoins. La peur de la punition (si le mensonge est découvert) devient plus forte que l’espoir d’être admiré. À court terme, leur besoin d’être admiré sera peut-être moins comblé mais, à long terme, leurs besoins relationnels seront préservés. Bref, encore ici, les règles visent à aider les enfants à satisfaire leurs besoins moins forts.

Enfin, les besoins aversifs sont parfois trop forts. En effet, il faut mettre des limites à l’aversion, sans quoi l’expression de ce besoin peut avoir des effets néfastes. Par exemple, un enfant contrarié peut dire à ceux qui l’ont contrarié qu’ils ne sont plus ses amis, ou il peut les frapper. Au mieux, il est clair que cet enfant n’aura plus d’ami assez vite, ce qui est déjà très néfaste. Au pire, si ses amis ont aussi tendance à manifester fortement leur aversivité, cela peut provoquer des escalades de violence et de haine absolument terrifiantes. Cependant, il ne suffit pas d’apprendre à nos enfants à ne jamais être aversif car cela peut mener à des situations où l’on abuse d’eux (en effet, la capacité d’aversion est la base de la possibilité de l’auto-défense) ou à des situations de détresse psychologique intense (l’aversion est un besoin inné après tout). Je pense que l’apprentissage de moyens adéquats d’exprimer notre aversivité est un des points les plus délicats de nos relations sociales. Il faut que nos règles morales soient assez subtiles pour guider l’expression de notre aversivité d’une façon qui préserve la qualité des relations. Par exemple, on peut montrer qu’être fâché n’est pas un problème en soi (de fait, cela peut constituer la base d’une mobilisation menant à plus de justice sociale), mais expliquer que dire aux autres qu’ils nous ont blessés est un moyen suffisant de manifester son aversivité. Quoi qu’il en soit, encore ici, les règles aident à satisfaire des besoins spontanément moins saillants.

Terminons en précisant que, bien que la moralité s’intègre dès l’enfance, cela ne veut pas dire que les adultes sont des êtres dont les émotions garantissent toujours l’harmonie sociale. Au contraire, il arrive souvent que des adultes aient envie de commettre des actes mauvais. Pour eux, nous avons institué des lois. Ces lois fonctionnent selon le même modèle que tout ce que je viens d’exposer. Un seul exemple suffira. Le soir, après le travail, on peut avoir hâte de rentrer chez soi et ainsi être amené à conduire sa voiture à des vitesses dangereuses. Dans de tels cas, les lois et les punitions qu’elles impliquent ont pour but de donner du poids à des actions qui n’en ont autrement pas assez, et ce dans le but de maximiser le bien de tous. La peur d’avoir une contravention pour excès de vitesse peut ainsi mener à respecter la limite. En résumé, que l’on parle d’enfants ou d’adultes, la moralité ne dépend pas de la possibilité de la liberté pour exister. Elle est identique dans un cadre déterministe.

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